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L'Oeil du Dauphiné

Festival de Montagne d'Eté

Pétitif - 2


« Ce sont les gagnants qui gagnent ! »
P. Von KURAJ in « Combattre le Vide », Editions Vertigo, 2014

(Après l'introduction précédente (ici ou ici), voici le premier volet du travail annoncé)

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Le Festival de Montagne d’été est terminé.

Un vent du Nord rageur fouette le terrain chamoniard déserté où galopent des lambeaux d’affiche. A l’épicentre, le marabout éventré où s’est déroulé l’accident qui, rameutant une presse assoiffée de sang, a révélé au grand public l'existence de cette rencontre spécialisée.

Le tapage médiatique a pourtant ignoré l’essentiel: le débat éthique révolutionnaire qui a enflammé le festival et fait entrer dans l’histoire un rassemblement poussif qu’on croyait moribond.

Quatre minutes après le coup d’envoi, Peter Von Kuraj réveilla l’auditoire vieillissant et blasé. Interrompant le discours introductif du président de séance en lui arrachant le micro, il dénonça l’évolution en cours avec sa virulence habituelle.

-   Trente ans, hurla-t-il ! Trente années d’égarement à nous écœurer de victoires consensuelles ! Depuis trente, que dis-je, quarante ans, cette cérémonie subventionnée fête le dépucelage grotesque d’itinéraires aussi vierges que des putains centenaires[i].

Les festivaliers appartiennent en majorité au Club d’Alpinisme Naturel et Traditionnel (CANT) qu'ils ont intégré par le miracle sélectif d'un parrainage scrupuleux. Logiquement opposés à l’éthique individuelle de la Confédération des Aventuriers Alpins (CAA) que prône Von Kuraj et qui place audace et talent personnel au-dessus de toute filiation, ils accueillirent néanmoins sa provocation sans broncher, nul n’osant contredire en public le glorieux conquérant, idole incontestée des jeunes espoirs.

-   Les plus hautes montagnes sont en cours de miniaturisation accélérée, poursuivit Von Kuraj. La pluie de records annuels certifiés et cette pléthore indigeste de champions indoor réduisent l’alpinisme à une frénésie de paillettes. On célèbre l’excellence consommatoire et on s’étonne de voir monter le long des parois la bulle du vide spirituel et humain que l’escaladeur était censé vaincre ! Dès la fin du premier alpinisme, quand les sommets invaincus sont devenus peau de chagrin, la logique a basculé. On a voulu canaliser une jeunesse peu fiable, mobiliser une énergie socialement dangereuse, intégrer une marginalité infantile. L’aventure exploratoire a cédé le pas au compétitif individualiste télégénique sécurisé. A l’ouverture sur l’autre, à la découverte du monde, a succédé la recherche du soi, laquelle s’est réduite aussitôt à la magnification de sa superficialité ! Aujourd’hui, ce n’est plus la découverte de l’inconnu, le mystère de la cime déserte que l’on vise mais l’ego mode selfie, la réussite individuelle mesurée aux critères de visibilité et traçabilité : pour tout dire, seul compte la valeur marchande de l’individu sponsorisé numérisé en temps réel... Camarades, l’essence de notre passion a été trahie ! Honte à ceux qui poursuivent dans cette direction : je ne donnerai aucun nom mais suivez mon regard !

Philippe de Courtoisy, membre éminent du CANT et président de la rencontre, rougit sans pour autant baisser la tête, poings serrés, prêt à délivrer la réponse cinglante qu'il avait anticipée pour contrer son trop prévisible adversaire. Il n'en eut pas le temps.

Von Kuraj se leva sans un mot, empourpré, l'œil fiévreux, vacillant un instant. Puis, alors qu’on craignait une apoplexie, il reprit d’une voix qu’on ne lui connaissait pas. Oubliant la langue de bois du guide-conférencier où fort accent et syntaxe de campagne remplacent authenticité, sincérité et profondeur, il affronta, pour la première fois dans l'histoire du festival, l’obstacle suprême.

-   Laissons cette foire d’oscars et d’accessits couronnant le dernier parcours éclair ou l’enchaînement de la nième et vaine trilogie, dit Von Kuraj. J’ai une chose autrement importante à... Je, j’ai décidé… Je vais... Oui, je veux questionner LE SENS. Le sens de notre activité. Quelles qu'en soient les conséquences, frontalement, sans dévier. Ce sera un combat pire que tous ceux que vous avez applaudis jusqu'alors. Je vais le mener, ici, en direct. Vous ne serez pas épargnés.

Les yeux écarquillés imitaient à merveille la bille d’acier, les lèvres entrouvertes arrondies attestaient de la surprise la plus authentique qui soit. Pour la première fois dans l’histoire du Festival, le représentant officiel de la tradition était doublé par un partisan du courant néo-méritocratique. Plus grave encore, c’était Von Kuraj, guide du Val d’Aky (Alpes du Sud) qui brûlait la politesse à De Courtoisy, Parisien du XVIème devenu maire d’Hinné (Alpes du Nord) depuis trois mandats.

Von Kuraj aborderait en public LA question ! Du moins, l’affirmait. S’il le faisait, le festival 2014 ne répéterait pas les actes manqués des années précédentes, ç’en serait fini du gaspillage de l’énergie vitale juvénile. L’horizon serait dégagé et on saurait si les décennies de réalisations passées en valaient la peine !

Philippe de Courtoisy, tenta in extremis de reprendre la main, reconnaissant que le temps était venu de faire tomber les masques :

-   Soit ! Parlez, Peter ! Mais ne vous arrêtez pas en chemin, ne nous décevez pas ! Comment envisagez-vous LA question ?  Je suis curieux de vous entendre ! Et dîtes-nous si nos courants sont divergents ou parallèles!

Von Kuraj eut un (léger) sourire. Prenant son temps, il résuma d'abord l’histoire de la conquête du Meyrit (objet de son dernier ouvrage en vente à l'accueil et prêt pour l'autographe). Puis, posément, ajusta son tir. En quelques phrases, il pulvérisa le mur contre lequel le montagnard butait depuis des décennies. On aurait dit un missile téléguidé pénétrant par la fenêtre des chiottes et venant exploser l’univers[ii].

Il y eut un silence. Puis, ce fut comme si le souffle du glacier avait été libéré, chassant la nuée nostalgique qui oblitérait l’avenir. Dans une hystérie collective digne du début de l'ère freudienne, on se rua vers la sortie.

Au total, malgré la bousculade finale qui fit le petit lait de brebis des extrémistes, malgré l'épilogue dramatique imprévisible qui eut lieu quelques minutes plus tard, le fait est que le festival 2014 a bouleversé la donne. Il a enterré pour toujours une foi moribonde, illuminant d’un éclair foudroyant et définitif l’univers alpin dont l’évolution catastrophait.   

 


[i]       C’est Von Kuraj qui le dit. Nous ne faisons que répéter textuellement le langage machiste de l’alpiniste : ceci n’implique aucunement adhésion de notre part au propos ou images utilisées.

[ii]      Que s’est-il passé au Pic du Meyrit et en quoi consiste précisément LA question ? Il ne s’agit pas d’un oubli du rédacteur, au contraire. Ces points essentiels, nécessitant un développement conséquent ne peuvent être abordés dans un texte qui déborde déjà le format attendu ici. Ils seront prochainement présentés dès que nous aurons obtenu l’accord des ayant-droits de Peter Von  Kuraj et Philippe de Courtoisy.

 




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