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Blog-magazine des Editions Guérin


Numéro 0

 

Au début de la nuit, en allumant mon PC, je tombai sur le blog-magazine des éditions Guérin. N’ayant guère de temps à perdre, je tournai gentiment la tête vers la pile instable des documents de l’enquête en cours, une affaire sordide en Haut Dauphiné qui me vaut les pires ennuis. Une vidéo démarra sur l’écran, bloquant net mon mouvement rotatif. Cause de violente décharge cervicale. Rigidifié par la douleur, je fixai de mes yeux astigmates une pointe granitique apparue devant moi, serrant les dents et me massant le cou. La séquence de l’Aiguille fit place au gros plan d’un auteur, petit livre rouge en main, exposant son projet. Proclamant fièrement le titre de son œuvre.

Nom de Dieu.

Pas besoin d’être physionomiste. Le visage n’appartenait pas plus à Desmaisons, Bonatti, Messner, Berhault qu’à Lachenal ou n’importe quel pionnier étudié en littérature alpine. L’apparition inconcevable ne semblait destinée qu’à moi seul. Provocation inouïe. Je n’en croyais pas mes yeux. Etaient-ce des documents d’archives ?

C’était elle. Quelques rides en plus, regard de glace, voix sensuelle aux accents rauques, prononçant avec gourmandise ces mots, mon livre, en désignant le minuscule volume. Mon livre !

La caméra prit du champ, découvrant son baudrier élimé, le sac écorché des années 70, les anneaux marqués du scotch rouge aux initiales à demi-effacées. NAAC. Les nôtres.

Nom de Dieu.

Poils hérissés. Étincelles au bout des doigts. Comme au jour funeste de l’orage à l’Aiguille quand je me suis recroquevillé sous un surplomb minuscule à deux longueurs du sommet, sursautant à chaque déflagration, certain de prendre la foudre en pleine face sitôt l’abri quitté. Serrant mes pauvres prises, priant pour quelques minutes d’accalmie qui permettraient de franchir le mur au-delà du surplomb, dépasser le sommet, plonger dans les rappels et fuir, fuir à jamais. Ça bourdonnait sec, cheveux dressés sur la tête comme des aiguilles de pin, estomac contracté à vomir, tentant des raisonnements vaseux, spéculant à la hausse sur l’attractivité électrique des sommets alentours plus hauts et attirants pour le ciel, pièges à foudre protecteurs (étaient-ils ferreux ou ferriques ?), observant, ahuri, les flammes autour des mousquetons. Négociant une assurance vie magique, psalmodiant des prières aussitôt noyées dans l’océan furieux qui cognait le granite. J’entendais des avions s’écraser quelque part au Tibet, des cris montant des glaces, Tchang, Tchang, Tchang ! J’entrevoyais déjà mes mains gelées dans la neige sommitale, n’osais sonder le vide où un géant invisible tractait notre corde pour tendre son arc électrique, affuter son tir. Aux deux pôles opposés, nous étions attachés, elle, moi. NAAC. (NA+/ AC -)

Sur la vidéo, c’était elle, Noëlle Arrity (NA), plus déterminée qu’aux cannelures Fauster, le jour de la première, lisant l’extrait d’un texte symétrique au mien, phrases cent fois réécrites pour raconter l’orage. Corde tendue derrière l’éperon, gémissements, grincements, claquement de l’éclair, trou dans la mémoire, appels aigus quand la corde relâcha étrangement sans que le vent ne cesse. Angoisse croissante à ravaler la chose sans poids, ce brin inerte, puis, sans une larme, vision implacable du bout libre de toute charge, nylon carbonisé, fascinante pièce à conviction. Étonnement à ce qu’il restât tant de corde et précision diabolique du calcul de la longueur restante afin d’évaluer les possibilités de descente. Sixième sens lui ordonnant la sortie par le haut et la sauvant ainsi de l’écroulement du bas de la paroi au coup de foudre suivant. Noëlle racontait sur le blog-magazine sa solitude soudaine, son Orage. Morsures du grésil, grêle en paquets, traces disparues à peine dessinées sur la neige de la descente. Recherches infructueuses du lendemain, visage fermé des volontaires venus à la rescousse. Les jours suivants, la note salée du refuge, les frais d’hélicoptère en recommandé. Elle n’insista guère sur le soulagement ressenti à conclure sans grand risque d’erreur qu’elle ne m’aurait plus dans sa cordée.

La vidéo touchait à sa fin. La caméra, quittant son regard de panthère froide pour remonter les pentes de l’Aiguille, glissa sur un guide venu l’assister pour l’interview, trop souriant pour qu’on le croie innocent. Médaille étincelante, tenue dernier cri, cordes d’acier dans ses joues tendues de combattant. Encore un pour attirer la foudre, ai-je pensé, plein de haine jalouse. Je connaissais ce nordique. Comment Noëlle pouvait-elle le fréquenter, elle qui fut fidèle à nos montagnes du Sud au temps d’avant l’orage ?

Ma tension était telle que j’ai produit une étincelle, l’écran s’est éteint. J’ai fini la soirée au Génépi et me suis écroulé, rêvant de cumulonimbus grésillant, d’escalade sans fin sur des cannelures menant là où il n’y a personne. Là où je suis.

En rallumant le lendemain, impossible d’accéder au blog-magazine, numéro 0. Erreur 404. Quelques jours plus tard, je reçus le numéro 1. Vidéo de l’Aiguille introuvable, aucun livre de Noëlle à commander en ligne, nulle trace d’Arrity en vallée de Chamonix. Mon voltage baissa notablement.

Dans ma nuit laborieuse, je surveille désormais l’arrivée du blog-magazine comme le roc descellé sur la vire déversée, prêt à bondir sur la prise pour nouer le contact.

 

Alain Chellous (AC)



meije noire


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