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Trailers 1/3

Utéhèmmbé !



Abreuvé de récapitulatifs indigestes à vocation pédagogique, le lecteur actif d’aujourd’hui perd vite patience, lui qui attend avec anxiété une ration énergétique et culturelle de faible poids. C’est pourquoi  je[1] ferai court, laissant les assoiffés d’histoire explorer des ouvrages plus complets pour aborder le sujet du jour. Lequel se trouve être justement celui qui hante tes[2] nuits.

Mon objectif est d’expliquer pourquoi, toi, vieil alpiniste qui a toujours imité à merveille le paysan suisse écrasé sous la charge, tu as, le temps d’un été, adopté ce morphotype longiligne au visage dépourvu de joues. Comprendre comment tu en es venu à t’égarer sans sac dans une tempête de pieds au col du Bonhomme, sang affleurant l’arrière-gorge et mesurant anxieusement le glycogène restant rapporté, au mètre près, à la distance te séparant du prochain ravitaillement.

Lis plus doucement. Respire, tu es nerveux, c’est mauvais pour ta VO2 max. Prends ton pouls. 45 par minutes ? Parfait, je poursuis.

Tu l’as compris, mollets d’acier et taille de guêpe, ce chapitre vise à instruire un courageux dressé sur l’avant-pied (oui, il s’agit de toi !). Un vrai tenace qui débarque sur le sentier de guerre du vingt et unième siècle, guettant col et borne d’arrivée, torse frissonnant sous les giclées de grésil du Nord-Ouest (encore toi !). D’où lui vient, à notre révolutionnaire galopant (toujours toi !) ces rêves de chevaux et d’oiseaux ?

Cesse ce tremblement de jambes pénible, s’il te plait, et sois attentif, l’hyperactif. Tu vas apprendre beaucoup.

A l’aube des temps humains (là sera mon point de départ), le bipède pensant démarra sur les chapeaux de roue pour confondre aussitôt existence et galopade effrénée. Le temps des grosses bêtes ne connaissait qu’un motif à cette hyperactivité locomotrice : la fuite, lâche mais nécessaire qu’on ne pouvait interrompre. La technique dominante était celle qu’utilisa plus tard Usain Bolt pour défier le yankee, droit devant et à plat. À ceci près qu’on faisait la course « regard à la retourne », agissant ainsi une pulsion rétro-scopique de trouillard polarisée sur la dentition du prédateur. Posture à l’origine de torticolis fréquents chez ces athlètes qui finissaient assommés contre une basse branche avant d’être mangés. Pire, comme l’a prouvé une étude serrée des dossiers médicaux d’époque, cette torsion cervicale vérificatrice et caractéristique du grimpeur paranoïaque, provoqua quantité de scolioses pré-scolaires aggravées à l’université et je ne parle pas du poids excessif des cartables. Il n’en fallait pas plus pour que l’autorité sanitaire aux abois ordonnât le changement de technique. Ce qui fut fait sans attendre, sur proposition d’une commission ad hoc, en moins de trois millénaires.

C’est ainsi que cette phase rétrograde, où, paradoxalement, il fallait courir en tête malgré le lumbago pour conserver sa viande, fit place à une traumatologie faciale et tendineuse plus claquante et clinquante quand vint le Grand Retournement. Je fais allusion au virage à 180° que nous valut l’âge de pierre où, contre l’avis des traditionnalistes, le sapiens sapiens, qui méprisait l’éthique, entreprit non seulement de tailler ses prises pour améliorer la grimpette qui lui sauvait la mise, mais encore et surtout de fabriquer hache et massue, pierre d’achoppement du progrès comme on sait. Apparut alors sur ses lèvres cette moue goguenarde de qui réussit son 7a+ à vue et il stoppa sa course. Arrêt éphémère car il fallait manger. Et donc, redémarrage précipité en sens inverse, arme au poing, pour arroser l’arroseur, prédater le prédateur[3]. Désormais, on courait vers l’avant et l’avenir. On avait même l’espoir de prendre à l’animal sa fourrure polaire XXL, ignorant les contraintes nouvelles exercées sur le tendon d’Achille et la carte Vieux Campeur.

Les millénaires suivants virent notre coureur saisir mammouths et marmottes, antilopes et chamois, ceci jusqu’au Gros Ralentissement que constitua la découverte du champ de blé avant le stade de l’Enkystement qu’on crut Final quand il fut face à la vigne. La course devint alors l’apanage des seuls chasseurs arriérés qui n’avaient pu se payer un 4X4 tandis qu’aux veillées, on préférait télé et grimpe indoor. Nous en étions là au mois de juin dernier (2012).

Aujourd’hui, tout est changé. Nous vivons le retour du refoulé de l’histoire. Foulée de préhistoire qui remonte nos pierriers, devrais-tu dire,  rythme ancestral qui questionne soudain le sens de ta vie alpine. Ton regard viril examine maintenant sans concession ce misérable stade alpiniste qui fit de toi un vieillard ralenti appuyé sur sa canne à pointe et à panne, tête cachée sous le bonnet. Les exploits d’hibernants et autres sauriens en doudoune et knickers te semblent aussi vieux que l’ère glaciaire, maintenant que sonne l’appel des prophètes de l’Ultra-Trail. Descendant du Brévent en chantant l’avènement du Bipède Véloce sans bicyclette, révisant la genèse et changeant de chaussettes, ils nous apprennent que Dieu créa sapiens galopens, non pour libérer l’antérieur de sa fonction locomotrice mais pour accomplir la Dynamique du Ciel. En lâchant le mot sacré, Utéhèmmbé, pour indiquer le chemin, proclamant qu’Autruche et Homme sont enfants de Dieu et Trail le chemin du martyr, ils t’ont livré le ticket gagnant pour le Mont Paradis.

Dur à avaler pour un grimpeur de tradition mettant son honneur dans le biceps et le grand fléchisseur. Quadriceps, rotule, orteils, hallux valgus sont-ils maintenant assis à la droite de Dieu? La démarche de tortue, sac ventru et tente à l’extérieur, gourde sonnant la cloche contre le piolet, sueur rance du randonneur et pause saucisson n’ont-elles plus de valeur ? A l’heure de l’Utéhèmmbé et du killer Kilian, en ces temps de renouveau, d’urgence et de Saints Trépidants, laisserons-nous sur le côté le sapiens usagé aux ménisques fissurés pour offrir nos montagnes au nouveau peuple élu ?

À ces questions angoissées et à mille autres, nous répondrons dans un travail ultérieur. En attendant, resserre tes baskets, mastique tes Snikers et mouline comme un malade dans la pente aux endorphines, cherchant ton troisième souffle. Oublie la brulure et la crampe, ignore ce vertige et ton envie de choir, regarde devant toi, Fils[4] ! Entends-tu le cri de l’Utéhèmmbé ?



[1] Notez le renoncement au nous professoral pour un je plus dynamique et mieux adapté à l’objet de notre exposé.

[2] Remarque maintenant le passage précipité au tutoiement, moyen adéquat à une communication fluide, plus cohérente au propos.

[3] L’arme première fut autrefois avant la hache, on le sait maintenant, l’obstination de la course à l’épuisement.

[4] Pour cette familière apostrophe, explication sera donnée ultérieurement


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Texte publié sur le blog MDP sous le titre Péditif 1

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